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Le salaire des patrons


Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?

L’une des conséquences de la crise actuelle a été la levée de boucliers sans précédent par rapport aux salaires des grands patrons. Pas de jour sans qu’un parlementaire ne propose d’ancrer dans la Constitution toutes sortes de garde-fous destinés à empêcher tout excès dans ce domaine.

Il conviendrait cependant de prendre quelque distance par rapport à ces réactions émotionnelles, subjectives et opportunistes et analyser à tête reposée ce problème, certes, très important mais, à notre avis, surtout exploité à des fins démagogiques et partisanes.

Comme beaucoup le prônent depuis des décennies, il faut tout bêtement mettre en place et respecter strictement les principes de bonne gouvernance que le Conseil d’Administration, organe suprême de toute société, devrait non seulement connaître mais encore suivre et appliquer. Il faut s’assurer que les bonus sont construits de telle façon que si la performance n’est pas bonne, la sanction sera proportionnelle aux dégâts causés. Il convient, comme on commence, maintenant seulement à le faire, de mettre en place des systèmes qui ne soient réellement payés que si les bons résultats se reproduisent années après années. Ces systèmes sont plus difficiles et complexes à mettre en place que ceux largement utilisés actuellement. Ces derniers s’appuient pour l’essentiel sur la performance annuelle des intéressés. C’est simple et facile à appliquer mais les effets pervers qui découlent d’une telle approche à court terme sont largement négligés voire totalement occultés, bien que connus. Réduction des coûts à tout prix, au risque de perdre certains éléments dont le savoir-faire est irremplaçable. Assainissement drastique de la gamme de produits, mise en lease back des investissements immobiliers. Toutes ces mesures et bien d’autres permettent une amélioration rapide et significative des résultats et, par la même, des bonus qui leurs sont liés. Et tant pis si dans cinq ans, comme naguère dans l’horlogerie, tout le savoir-faire de l’entreprise est perdu. Le responsable aura déjà pris d’autres fonctions dans une autre société avec pour seul souci, la maximisation de ses profits personnels.

Ne le nions pas, il y a eu des excès (aucun système n’est parfait) et d’avoir versé des dizaines de millions à un grand patron qui a réussi à massacrer deux des fleurons de notre économie suisse, prête, à juste titre, à la critique. Mais il faudrait également parler d’autres capitaines d’industrie qui, années après années, délivrent des résultats exceptionnels à la tête d’entreprises pharmaceutiques par exemple. Ensuite, à partir de quand peut-on parler d’excès ? Les top managers peuvent se comparer sans peine à la bourse. Si leurs performances sont exceptionnelles, ils auront droit à une rétribution élevée tout comme le P/E ratio d’une entreprise exceptionnelle peut atteindre des sommets. Malheureusement, quelquefois, les cours sont manipulés comme, parfois, la rémunération peut l’être.

Dans ces conditions, l’intervention de l’Etat est-elle justifiée ? Rien n’est moins sûr. A n’en pas douter, les lois sont faites pour fournir un cadre aussi juste que possible aux diverses activités qui font la complexité de notre monde moderne. Mais de là à voter des lois définissant les gains des cadres, il y a un pas que nous ne saurions franchir sans courir de dangers importants.

Osons le parallèle avec la politique de la santé. Les règlementations outrancières imposées aux médecins ont clairement pour conséquence un désintérêt des jeunes générations pour ce métier et l’émergence d’une médecine à deux vitesses, ce que les lois voulaient justement empêcher. Par analogie l’on peut aisément s’imaginer quelles pourraient être les conséquences d’une réglementation salariale au niveau du top management. D’une part, la Suisse voulant toujours être l’élève modèle, il n’est pas du tout certain que d’autres pays suivront. Il suffira donc aux meilleurs d’aller offrir leurs services ailleurs pour que les positions clés de notre économie soient progressivement confiées à des seconds couteaux.

Alternativement, rien n’est plus facile que de déménager un quartier général d’entreprise. On pourra donc sans peine l’établir dans des pays moins réglementés et extérieurs à la Suisse, voire à l’Union Européenne qui accueilleront à bras ouverts ce type de contribuables particulièrement intéressants. Et vu la sophistication des télécommunications aujourd’hui et encore plus demain, ces responsables n’auront aucune peine à diriger leur société depuis Singapour, Dubaï, Hongkong ou plus probablement Londres ou New York.

Il est affolant de constater à quel point, dans notre pays, les effets pervers de soi-disant bonnes idées, ne sont jamais perçus et encore moins étudiés. Dans une économie globale où les distances ne jouent plus aucun rôle, où les visioconférences ont atteint un tel degré de sophistication que l’on a presque l’impression que son interlocuteur se trouve dans la même salle que vous, les mesures simplistes fleurant bon le terroir helvétique, ne sont plus de mise. Si l’on veut remettre l’église des salaires au milieu du village économique, ce n’est décidément pas au niveau des règlementations et des limitations étatiques qu’il faut agir.

Fort de plus de trente ans d’expérience dans le conseil en ressources de management, nous aimerions pour terminer rappeler que seule une infime minorité de dirigeants se comportent de façon incorrecte. La plupart donnent le meilleur d’eux-mêmes pour amener leur société à l’excellence, garantir, autant que faire se peut, le plein emploi, encourager la créativité et l’inventivité pour rester en tête du marché, bref, se comportent comme des managers responsables et engagés. Il est normal qu’ils soient récompensés à leur juste valeur.

Nier cette réalité, reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain. Pour un pays tel que la Suisse, se serait à nos yeux, une véritable catastrophe.