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Ce n'est plus l'heure de la retraite


La situation en Suisse est absurde. Elle le serait moins si les classes d’âge concernées étaient mieux représentées au Parlement.

A l’heure actuelle, près de 17% de la population suisse a 65 ans et plus, soit 1,33 millions de personnes. Le rapport de dépendance des personnes âgées augmente continuellement. Il était de 11% au début du 20e siècle. Il est aujourd’hui, de 27%. L’espérance de vie à la naissance, fin 2010, était de 80,2 ans pour les hommes et 84,6 ans pour les femmes. En nette progression par rapport aux chiffres d’il y a 20 ans où elle n’était que de 74,2 ans et 81 ans respectivement. Avec un taux de fertilité des femmes de 1,46, le taux de renouvellement de la population n’est que de 0.21%, malgré l’immigration. L’un des plus bas du monde. En conséquence, la pyramide des âges prédite pour 2050 est sidérante comme en témoigne le graphique. Comme dans la plupart des pays développés, ce n’est même plus le système de retraite qui doit être repensé mais le rapport des seniors au travail. Et pourtant les politiques publiques ne sont pas à la hauteur des perspectives et des attentes.

Eric Denzler, fondateur de la société de conseil en ressources de management Denzler & Partners, se prévaut d’une expérience professionnelle de plus de 50 ans. Parce qu’à bientôt 77 ans, il vient de prendre sa retraite et ne travaille plus qu’à mi-temps. Il nous livre ses réflexions.

Quelle est la situation des retraites en Suisse? Déplorable. Personne ne semble s’être réellement préoccupé du problème. L’AVS a été mise en oeuvre en 1947. L’âge de la retraite pour les hommes – 65 ans – a été défini en fonction de l’espérance de vie actuarielle de l’époque, soit 67ans. Et sur la base d’un système par répartition. Nous sommes aujourd’hui en 2011. L’espérance de vie est de plus de 80 ans pour les hommes et la retraite est toujours à 65 ans. Pour les femmes, c’est encore pire. Un système conçu pour financer 2 ans de retraite en moyenne doit à présent en financer plus de 15 pour les hommes et près de 25 pour les femmes.

Vous-même travaillez encore à 77 ans. Oui, en dépit du système car je tiens à rester connecté à l’évolution ultrarapide de la société. A 65 ans, on vous dit que vous pouvez toucher l’AVS. Personne n’attire votre attention sur le fait que vous pouvez repousser l’échéance de votre retraite à 70 ans. Et que si vous le faites, la valeur actuarielle de vos avantages augmente. Je touche aujourd’hui 30% de plus que je n’aurais touché si j’avais pris ma retraite à l’âge prescrit. Par contre, à partir de 70 ans, vous êtes contraint de toucher l’AVS, même si vous n’en avez pas besoin. L’ironie étant qu’avec le cumul de l’AVS et du revenu du travail, vous êtes amené à payer l’AVS … sur l’AVS.

Tout le monde ne peut continuer à travailler au-delà de 60 ou 65 ans. C’est une question de pénibilité. Il ne serait pas raisonnable de continuer à faire travailler un maçon ou un cantonnier. En tout cas pas dans les tâches de base. Mais notre économie est une économie de services à plus de 70%. La plupart des emplois ne demandent aucune force physique particulière et peuvent être aménagés pour convenir à des personnes âgées. Il faut simplement redéfinir le concept de retraite en fonction de ce qu’il est possible de faire à chaque âge. Je connais le cas d’un professeur d’université qui a été contraint à prendre sa retraite à 65 ans. Il est aujourd’hui le numéro 2 d’une des écoles les plus fameuses de Suisse et du monde. Autre cas, un prix Nobel qui, lui aussi mis à la retraite par l’EPFZ, a reçu une pluie d’offres de la part des grands instituts américains.

Que pensez-vous du travail des seniors en Suisse? Rien ne les encourage à travailler. Bien au contraire. Tout les pousse à quitter le monde du travail. A commencer par les taux de cotisations des personnes âgés qui sont punitifs. Lorsque le service de recrutement d’une société engage une équipe, il élimine nécessairement les personnes les plus âgées, pour diminuer les coûts. L’ensemble du tissu social et économique reste figé autour de règles obsolètes qui font croire aux gens qu’audelà d’un âge limite on ne peut plus travailler. Pourquoi laisser les gens pendant 15 à 20 ans sans travailler, à charge d’une collectivité qui n’en a plus les moyens? Apparemment, on préfère des seniors à charge à des seniors qui rapportent. La question centrale est: combien d’années de retraite doit-on ou peut-on financer?

Les seniors sont donc parfaitement utilisables Les pays nordiques ont mis en place des programmes avancés pour utiliser les seniors. L’un de leurs grands axes est d’exploiter leur expérience dans la transmission du savoir. Dans un pays à haute valeur ajoutée comme la Suisse, nous avons peu besoin d’ouvriers non qualifiés. Nous devons, au contraire, tirer parti du capital que représentent les gens éduqués, en prolongeant leur carrière, qui commence tard en raison d’une formation étendue.

Quel conseil donneriez-vous à un senior qui veut continuer ou reprendre une activité? Le problème principal que j’identifie ici est la difficulté à changer de parcours professionnel. Les gens ne savent ni analyser ni vendre leurs compétences. Je parle bien de compétences et non de diplômes ou d’historique professionnel. Pour donner un exemple, un ingénieur qui a dirigé une usine de plusieurs centaines de personnes a accumulé des compétences intellectuelles et de relations interpersonnelles – curiosité, prévoyance, faculté d’analyse, diplomatie, capacité de management. Ces qualités qui n’ont rien à voir avec ses connaissances techniques, sont précieuses dans d’autres domaines comme le coaching, la formation ou les ressources humaines. Je peux citer un ancien patron de journal qui a fait une seconde carrière en présentant de nouveaux aspects de la politique fédérale aux autorités cantonales responsables de leur application. Avec le plus grand succès. Apprendre de nouvelles compétences peut devenir plus difficile avec l’âge, par contre, maximiser des compétences existantes ne pose pas de problèmes particuliers.

Votre métier vous prédispose à soutenir ce genre de reconversion Effectivement. Alors que les recruteurs – comme les brokers – calquent l’offre sur la demande, les chasseurs de tête – comme les analystes financiers – savent définir le besoin réel et identifier les compétences qui y correspondent. Que conseilleriez-vous à la classe politique? D’être plus représentative des classes d’âge. Si les gens âgés étaient mieux représentés dans les instances dirigeantes, en fonction de leur poids social, les problèmes qui leur sont attachés seraient traités avec plus de sérieux.