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L'insatisfaction des multinationales


Le provincialisme et les blocages du fédéralisme helvétique ôteront-ils toute illusion aux équipes dirigeantes des multinationales fraîchement implantées sur l’arc lémanique? C’est ce que craint Jack Salom, directeur du cabinet de recrutement Denzler & Partners, qui s’insurge notamment contre le manque de clairvoyance des pouvoirs publics locaux en matière de mobilité. Le chasseur de têtes côtoie au quotidien les professionnels étrangers aux prises avec la réalité suisse. «Si nous voulons nous élever au rang de mégalopole, s’exposant ainsi au regard des multinationales, il faudra accélérer la modernisation des infrastructures.»

Quel diagnostic vous inspire la politique des transports des collectivités publiques lémaniques?

Jack Salom: Les efforts accomplis s’inscrivent dans le sens d’une logique bien-pensante, visant notamment à limiter le trafic automobile dans les villes. Je n’applaudis qu’à moitié. En comparaison d’autres métropoles auxquelles nous prétendons nous mesurer, comme la région zurichoise, nous sommes en droit de penser que de meilleurs compromis politiques auraient permis d’éviter la saturation du réseau routier. Quand on voit naître, en l’espace de quelques mois, des ceintures autoroutières remarquables autour de Barcelone ou qu’on observe que la France voisine est connectée à Genève par trois autoroutes,il n’est pas acceptable qu’une simple autoroute entre Lausanne et Genève soit dans l’état où elle se trouve aujourd’hui. Les contraintes du fédéralisme sont ce qu’elles sont, vous répondra-t-on. S’encoubler dans les contraintes de l’infrastructure systémique suisse ou invoquer la dilution des responsabilités entre les échelons de pouvoir, ce n’est pas une bonne excuse. A un moment donné, la volonté politique a fait défaut. C’est particulièrement flagrant dans le cas de l’autoroute Lausanne-

Genève, construite il y a plus de 40 ans, après avoir été pensée dans les années 1950. Depuis qu’il a été décidé de l’élargir sur quelques kilomètres à peine, je n’ai jamais croisé plus de vingt ouvriers à la fois sur le chantier. Alors que des milliers de voitures sont paralysées par les embouteillages. Les pertes d’heures de travail des milliers de passagers donnent froid dans le dos. Sans compter que la situation n’est guère plus reluisante dans le domaine des télécoms.

C’est-à-dire?

Il y a vingt ans encore, la Suisse était leader mondiale des télécoms. Aujourd’hui, nous sommes à la traîne. En matière de téléphonie mobile, la piètre qualité du réseau dans un rayon d’un kilomètre autour du centre de Nyon, où se concentrent les quartiers généraux de multinationales, est proprement désolante.

En clair, vous craignez que lescadres supérieurs des multinationales implantées en Suisse ne se satisfassent bientôt plus de la beauté du paysage.

Le risque existe que ces professionnels,qui vivent souvent dans un avion et perçoivent de manière aiguë les différences entre pays,tombent de haut. Je rappelle que les entreprises étrangères qui envisagent de s’implanter en Suisse prennent leur décision d’installation sans connaître tous les aspects de la réalité. Ils ne peuvent s’imaginer que le pays le plus riche et le plus compétitif du monde n’ait pas résolu des problèmes de base aussi gênants. Une fois qu’ils sont ici, ils ont tout le loisir de découvrir nos autoroutes étroites et bouchées tous les week-ends, tous les matins et tous les soirs. Sans parler du réseau de téléphonie mobile,avec des zones d’ombre plus nombreuses que ce qu’on lit dansles brochures officielles.

Pour ces entreprises, il est pourtant difficile de repartir du jour au lendemain.

Difficile à dire. Mais on oublie qu’aujourd’hui, les sociétés de haute technologie qui choisissent la Suisse sont beaucoup plus petites, et donc plus mobiles, que les multinationales. Quoique ces dernières pourraient elles aussi repartirsur un coup de tête, aussi vite qu’elles sont venues. Quand ces entreprises en auront assez du provincialisme helvétique, ce sera déjà trop tard.

Comment perçoit-on ce «provincialisme» dans ces milieux?

La multiplication des implantations ne s’observe que depuis quelques années. Pour l’instant,les professionnels concernés savourent encore la vue sur le Léman, ainsi que les avantages fiscaux qui ont amené leur entreprise en Suisse. La lune de miel n’est pas terminée. L’arc lémanique enregistre vingt à trente nouvelles implantations chaque année. Mais ces nouveaux arrivants ne vont pas tarder à déchanter.

Les carences que vous pointez ont-elles selon vous, déjà fait des victimes?

Je ne suis pas loin de penser qu’elles ont concouru, par exemple, à éloigner Tetra Pak de la Suisse. Il y a une vingtaine d’années, cette entreprise suédoise avait fait venir tout son management dans son headquarter de Pully. Aujourd’hui,ce site est presque une coquille vide. Pourquoi? Parce que la prise de conscience qu’on n’est pas mieux loti en Suisse qu’ailleurs s’est peu à peu consolidée. L’exemple de Stryker, le spécialiste des appareils médicaux basé à Montreux, est comparable: aujourd’hui, l’essentiel des fonctions managériales sont reparties.