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Patrick Aebischer: «L’ anglais doit être enseigné en premier»


Le président de l’EPFL invite la Suisse romande à imiter la Thurgovie. Peu de politiciens seraient prêts à repousser l’allemand.

Donnons la priorité à l’anglais, et reportons l’enseignement de l’allemand! L’appel du président de l’EPFL, Patrick Aebischer, paru jeudi dans les pages débats de la NZZ, n’est pas passé inaperçu. Alors que la majorité des politiciens romands s’émeuvent des décisions de la Thurgovie et de Nidwald de supprimer l’enseignement du français en primaire pour ne conserver que l’anglais, le scientifique invite les écoles romandes à suivre leur exemple.

«Nous devrions être aussi pragmatiques que les Alémaniques. Faisons d’une faiblesse une force et apprenons l’anglais en premier et l’allemand comme deuxième langue étrangère», lance le président de l’EPFL. «Que cela nous plaise ou non, l’anglais est devenu la cinquième langue nationale. Si nous la maîtrisons, nous pouvons mieux communiquer entre nous et nous pouvons donner à la Suisse un atout extraordinaire […] dans un monde de plus en plus globalisé», conclut-il dans son plaidoyer.

Son argument? Un changement de paradigme: «Ma génération pensait que l’apprentissage de la langue allemande était essentiel […] pour la carrière professionnelle. Avec la globalisation, la situation a changé: l’anglais est devenu la priorité pour tous les Suisses.»

Contacté jeudi, le patron de l’EPFL se défend d’attaquer l’enseignement de l’allemand: «Je ne dis pas qu’il faut supprimer cette langue des écoles. Mais je ne comprends pas le psychodrame provoqué par la décision de la Thurgovie et de Nidwald. Beaucoup de Suisses communiquent en anglais, et cela ne menace pas la cohésion nationale! Les politiciens en font une immense histoire, qui ne correspond pas à la réalité du terrain, lance-t-il. Même les PME, essentiellement exportatrices, ont besoin de l’anglais pour conquérir de nouveaux marchés, plutôt que de l’allemand.»

Le scientifique prêche-t-il dans le désert, alors que la classe politique romande milite à Berne pour que le compromis, qui défend l’enseignement d’une deuxième langue nationale à l’école primaire, soit inscrit dans la loi fédérale? «Au quotidien, beaucoup de parents et d’enseignants prônent une approche pragmatique, et souhaitent donner la priorité à l’anglais. Mais à Berne, le «politiquement correct» domine», regrette Fathi Derder (PLR). Le Vaudois est l’un des seuls politiciens romands à plaider pour l’anglais. Il a déposé une motion l’année dernière pour que la langue de Shakespeare, «encore trop mal parlée en Suisse», soit soutenue, au même titre qu’une langue nationale.

Le Conseil fédéral ripostait, en septembre 2013, que «l’anglais n’a pas besoin d’un soutien spécifique de l’Etat, car il est déjà bien présent et établi dans notre société».

Le parlement ne s’est pas encore prononcé sur cette motion, mais son accueil ne s’annonce guère plus chaud. Et ce, malgré l’appel du patron de l’EPFL. «J’ai beaucoup de respect pour Patrick Aebischer, mais là, je ne le comprends pas», se désole le conseiller national Jean-François Steiert (PS/FR), membre de la Commission de l’éducation, de la science et de la recherche. «C’est pourtant un homme ambitieux, qui met la barre très haut concernant le niveau tertiaire. Or, la Suisse s’est donné des objectifs ambitieux pour le primaire également. Pourquoi adopter cette attitude défaitiste et minimaliste? La Suisse romande commence à enseigner les deux langues au primaire, il ne faut pas renoncer avant même d’avoir essayé. Donnons-nous les moyens d’y arriver!»

Du côté du patronat, l’argument ne prend pas davantage. La vision de Patrick Aebischer est «partielle», selon Christophe Reymond, directeur du centre patronal de Paudex. «Si on ne parle pas l’allemand, on est hors jeu en Suisse. Tous les projets de l’administration sont pensés et écrits dans cette langue.» Même constat de la part de Bernard Rüeger, président de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie: «Plus les Romands maîtriseront l’allemand, plus ils auront de l’influence outre Sarine.» Bien sûr que l’anglais est indispensable, «comme l’air qu’on respire», note Jack Salom, directeur de Denzler & Partners. «Mais l’allemand n’a pas perdu un gramme de son importance. Les deux langues sont indispensables. Et si l’enseignement des langues à l’école est un échec, c’est aux parents de prendre leurs responsabilités et d’envoyer leurs enfants en échange», conclut l’expert en recrutement.